Par Djaballah Saighi
Présentée par le gouvernement de François Legault et son ministre comme un renforcement nécessaire de la laïcité de l’État, la loi 9 élargit l’interdiction du port de signes religieux à de nouveaux secteurs, notamment les centres de la petite enfance (CPE), les cégeps et les universités, tout en imposant l’obligation du visage découvert pour l’ensemble du personnel visé. Cette extension marque un changement important : elle dépasse largement le cadre des fonctions d’autorité coercitive traditionnellement invoquées pour justifier ce type de restrictions.
Officiellement, il s’agit de protéger la neutralité de l’État et de préserver la cohésion sociale. Dans les faits, la loi 9 opère un glissement préoccupant : elle transforme la laïcité en instrument d’exclusion, ciblant des individus non pas pour leurs actes, mais pour ce qu’ils incarnent symboliquement dans le débat public.
Il faut le rappeler avec force : le respect des lois est fondamental et non négociable. Lorsqu’il y a des dérapages — qu’ils viennent d’enseignants, de militants identitaires, de prédicateurs médiatiques ou de citoyens occupant l’espace public de manière problématique — l’État de droit québécois dispose déjà de mécanismes clairs et efficaces pour intervenir. Rien, dans l’arsenal juridique actuel, ne justifie une sanction collective et préventive.
Des cas isolés transformés en récit politique
Pour défendre la loi 9, le gouvernement et ses appuis invoquent régulièrement une série d’épisodes très médiatisés : un rapport sur certains enseignants musulmans, des figures controversées comme Adil Charkaoui, des prières de rue ou encore des prises de parole jugées offensantes. Ces situations peuvent choquer. Mais elles sont instrumentalisées pour construire un récit de menace, sans démonstration sérieuse d’un problème systémique dans les institutions québécoises.
Ni les prières de rue ni les discours controversés n’ont été interdits par la loi 9. Et c’est logique : tant qu’ils respectent le cadre légal, ils relèvent des libertés fondamentales. Si des règles sont enfreintes, l’intervention doit être ciblée, proportionnée et individuelle. L’État de droit n’a jamais été impuissant face à ces situations.
Une femme voilée qui exprime publiquement une opinion virulente — qu’on la trouve excessive ou maladroite — ne représente ni toutes les femmes voilées ni une “communauté” homogène. Elle exerce un droit garanti. Si des propos franchissent les limites prévues par la loi, ce n’est pas au législateur de punir un groupe entier, mais à la justice indépendante d’intervenir.
Laïcité et glissement idéologique
La laïcité démocratique repose sur un principe clair : l’État est neutre, pas les citoyens. Elle protège la liberté de conscience tout en empêchant l’institution publique de favoriser ou de discriminer une conviction.
Or, en étendant l’interdiction des signes religieux à des secteurs comme les CPE, les cégeps et les universités, le gouvernement confond neutralité institutionnelle et conformité individuelle. Ce glissement n’est pas anodin. Il correspond à une logique que l’on retrouve dans plusieurs discours contemporains de l’extrême droite européenne : désigner l’immigration et les minorités visibles comme responsables symboliques des échecs politiques, sociaux ou économiques, et proposer l’exclusion comme réponse.
La France en offre un exemple frappant. Depuis des décennies, l’échec des politiques publiques y est trop souvent imputé aux populations issues de l’immigration. Les lois s’y sont durcies, les signes religieux ont été progressivement bannis de l’espace public et professionnel, au nom de la laïcité. Le résultat est connu : une société fragmentée, une défiance profonde envers les institutions et une montée durable des tensions identitaires, sur fond de discours flirtant de plus en plus ouvertement avec le racisme.
Un avertissement pour le Québec
En empruntant cette voie, le Québec s’expose au même piège. L’exclusion n’a jamais produit l’intégration. Elle engendre le repli, le ressentiment et la rupture. Elle nourrit précisément ce qu’elle prétend combattre.
Le Québec s’est longtemps distingué par une approche plus nuancée, fondée sur l’équilibre entre laïcité, droits individuels et inclusion. C’est cet équilibre qui a permis, jusqu’ici, une relative harmonie sociale. En s’en éloignant, la loi 9 affaiblit non seulement les droits de certains citoyens, mais aussi la cohésion de l’ensemble de la société.
La laïcité mérite mieux qu’un usage politique à court terme. Elle mérite d’être défendue comme un principe d’émancipation, non comme un outil de stigmatisation. À défaut, elle cesse d’unir et commence à diviser — avec des conséquences dont d’autres sociétés nous ont déjà montré le prix à payer.
Djaballah Saighi

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